Revue de la Chaire Économie et Humanisme de l'UQAM. Novembre 2004

Quand le développement durable passe par la spiritualité !
par Jean Lagueux

Avez-vous pratiqué du tourisme équitable cet été ? Vous avez peut-être trouvé votre café équitable, mais vous êtes revenu sans succès lorsque vous avez essayé de trouver un forfait voyage équitable. Dans la lancée des produits équitables, les consommateurs font face à un réel défi lorsque vient le temps de trouver des forfaits de voyage équitable. Cette réalité existe également en tant que fournisseur de service pour construire des forfaits équitables. Le tourisme équitable n’est donc pas seulement vécu par le consommateur. Dans la commercialisation des voyages équitables les spécialistes du voyage doivent donc être en mesure de constituer une offre correspondant à ce segment de marché. Anne Godbout, propriétaire de l’agence Spiritours, a pris ce virage. Cette jeune entrepreneure utilise ses 11 ans dans l’industrie du voyage et ses expériences de séjours multiples en Asie, en Afrique et en Amérique Latine pour offrir une alternative aux voyageurs. Cette expérience de terrain a amené Mme Godbout à percevoir le tourisme de masse comme étant beaucoup trop présent et destructeur. Un changement de croyances et de valeurs l’a amené à diriger son offre de service en utilisant des pratiques plus équitables.

Les méfaits du tourisme de masse
Ce virement de croyances et de valeurs est une conséquence des pratiques de tourisme de masse tel que vécu par Anne Godbout. Elle rapporte que le tourisme de masse, qui est le plus répandu présentement, est orienté principalement vers le profit. Les méfaits se traduisent plus spécifiquement dans des pratiques non équitables où, comme l’exemple rapporté de Cancun, les multinationales se sont accaparées des plus beaux sites dont la population locale a perdu l’accès. On réussit à contrôler les dépenses des touristes sur place. Ces multinationales réussissent à délimiter l’offre d’hébergement, de restauration, de divertissement et de magasinage et de garder pour eux le dollar du visiteur captif. On réussit également à limiter le contact avec la population locale. Ainsi les petits entrepreneurs locaux tels les restaurateurs et marchands, ne bénéficient pas du dollar du visiteur qui profite de son expérience de sa formule tout-inclu.

Anne Godbout rapporte qu’on ne peut pas seulement blâmer le consommateur dans ces pratiques non équitables. Il faut regarder la structure de l’industrie du voyage qui donne le pouvoir aux grossistes qui compétitionnent sur le volume et les marges bénéficiaires. Les structures d’achat présentes des produits de voyages ne font pas de place à des pratiques plus équitables qui sont souvent impossibles à voir à partir d’un œil de consommateur. Malheureusement ce sont les pays en voie de développement qui subissent ces pratiques qui ne sont pas toujours équitables.

Mme Godbout se soucie de l’état de l’environnement des grandes destinations qui est menacé par le tourisme de masse ; les ressources naturelles y sont saccagées et la faune et la flore disparaissent lentement. Il existe une manière de faire du tourisme qui peut être plus préventive.

Les formes du tourisme équitable

Il existe tout de même des initiatives sur le marché où des produits équitables sont offerts aux consommateurs. Nous commençons à voir des voyagistes qui offrent des produits équitables tels des forfaits et petits circuits. Ceux-ci sont constitués par des fournisseurs locaux et ils utilisent des produits et services appartenant à des entrepreneurs locaux. Les formes d’hébergement utilisent des hôtels qui sont plus petits et moins luxueux, mais le propriétaire est local. La formule chez l’habitant est encore plus près des pratiques équitables, car l’argent va directement à l’individu et le lien entre le visiteur et le visité est à son plus fort. Nous ne retrouvons pas une formule où le grossiste impose ses prix sur le fournisseur local, qui est la pratique courante; on laisse le contrôle sur le produit être fait par le fournisseur local.

Anne Godbout constate que l’Amérique du Nord est un peu en arrière sur les pratiques équitables dans le domaine du voyage et que l’Europe bénéficie d’une plus grande sensibilisation aux pratiques équitables. Le mouvement équitable perçu chez les jeunes constitue un important pas, mais il demeure un mouvement de sensibilisation venant de plusieurs directions.

Mme Godbout rapporte que plusieurs agences publient leurs propres chartes de certification de tourisme équitable. La certification n’est pas juste un coup marketing, mais une représentation de l’intégrité du produit équitable. Il demeure que le consommateur a une grande difficulté à détecter si le produit est vraiment équitable. Comment savoir, par exemple, si les salaires versés aux employés locaux sont fait dans une pratique équitable ou d’exploitation.

Un nouveau concept qui mène à du commerce plus équitable : l’économie de communion

Anne Godbout est une fervente adepte de l’économie de communion qui à ses yeux, conduit à des pratiques comme le tourisme équitable. L’économie de communion, qui est associée au mouvement chrétien laïc des focolari (www.focolore.org) préconise une approche économique qui est basée sur la culture du don au lieu de la culture de l’avoir. C’est en donnant que l’on peut s’épanouir. Cette approche, dite économique, propose des structures nouvelles et de nouvelles façons de faire pour rendre l’économie plus humaine, plus solidaire et la diriger vers une plus grande réciprocité. Cette économie de communion est une réponse à une constatation des différences entre les riches et les pauvres où la communion des biens ne suffit pas. On incite les entreprises à participer à la communauté en adoptant une économie qui redonne à la communauté. Le profit est réinvestit dans l’entreprise pour que sa croissance permette à la communauté de s’épanouir; on emploie des plus démunis et on les forme pour devenir des nouveaux employés. Dans cette approche de réciprocité, on fait passer l’être humain avant le profit : l’employeur, l’employé, les fournisseurs, les clients et même les compétiteurs. Avoir une vision équitable de ces relations favorise l’épanouissement. Construit autours de sept grands axes, l’économie de communion combine une certaine approche économique et la spiritualité pour offrir une forme différente de développement d’actions sociales et de solidarité humaine.

La mise sur pied de Spiritour, fournisseur de tourisme équitable

Anne Godbout parvient à allier l’exploitation d’une petite entreprise dans le domaine du tourisme avec un ensemble de croyances et de valeurs issues d’un cheminement de vie qui s’appuie sur le désir du partage.

Spiritours est géré et opéré par Anne Godbout qui emploi à la pige des guides accompagnateurs. Ses 11 années dans l’industrie lui ont permis de mettre sur pied en 2002 cette petite entreprise qui offre des voyages de ressourcement et de croissance spirituelle. Les destinations et lieux choisis sont propices à l’intériorisation et au retour à l’essentiel. Les clients sont accompagnés par des spécialistes en croissance personnelle, tels des psychothérapeutes ou même des spécialistes en art thérapie.

Les voyages offerts vont du voyage de ressourcement en Tunisie, en passant par des destinations comme Charlevoix, l’Arizona ou St-Jacques-de-Compostel. Des thématiques précises sont exploitées pour chaque voyage comme « la petite voix du cœur» en Grèce ou un safari spirituel au Kenya et en Tanzanie.

Les principes de commerce équitable dans une petite entreprise ne sont pas choses faciles à implanter. Toutefois, Mme Godbout réussit à construire une offre de produit en faisant ses propres recherches pour choisir des propriétaires locaux pour ses besoins d’hébergement et de transport. Elle constitue des petits groupes d’une taille de six à 15 personnes pour ne pas devenir des envahisseurs et pour mieux s’intégrer à la population visitée. Des sessions d’informations font partie du forfait où le contexte social de la destination est présenté au groupe. Les futurs voyageurs sont invités à participer, avant le départ, à des ateliers sur les coutumes locales et les façons d’approche des habitants locaux pour ainsi éviter d’imposer sa propre culture et bénéficier d’une intégration à la culture de l’autre. Le code de l’écotouriste publié par Tourisme Québec est utilisé auprès voyageurs pour les sensibiliser à l’impact de leur arrivée dans le milieu visité.

Les résultats de pratiques équitables sont assez difficiles à évaluer seulement après un peu plus d’un an d’opération. Mme Godbout soutient que l’on ne peut pas voir tout de suite ces résultats. Ce qu’elle voit est que certains guides accompagnateurs veulent se greffer à ses tours offerts, car ses façons de faire correspondent aux valeurs de ces partenaires. Aucune publicité n’est faite quant à l’utilisation de pratiques plus équitables. Du côté des clients, c’est une satisfaction de vivre une expérience unique plus près des populations locales et c’est le fait d’être en petits groupes qui est le plus apprécié.

De l’autre côté de médaille, les clients font des comparatifs entre les forfaits de Spiritours et ceux des grossistes. Mme Godbout commente que ces clients ne comprennent pas les différences de prix comme par exemple un voyage en Tunisie offert par un grossiste dans un autocar de 50 passagers et ses forfaits en petits groupes de 15 personnes à teneur locale très importante. Le prix demeure un facteur important dans le processus de décision du voyageur non-avertit.

Industrie en mutation

La cohabitation entre des pratiques de tourisme équitable dans une industrie qui en est encore à ses balbutiements présente certains challenges pour Anne Godbout. Spiritours contrôle son produit en ne passant pas par des grossistes en voyage. Le produit équitable ne pourrait pas être construit à partir des réseaux existants des intermédiaires du voyage. À l’occasion, des grossistes étrangers seront utilisés, comme dans le cas des safaris africains. Anne Godbout s’assure de communiquer ses objectifs et ses spécifications et les fournisseurs savent respecter ces demandes. Mais il demeure que la structure existante de l’industrie du voyage ne permet pas pleinement de faire du tourisme équitable.

Cette industrie du voyage devra subir des changements radicaux, selon Anne Godbout, pour en arriver à des pratiques plus équitables. Mme Godbout concède que tant que le consommateur demandera sa formule de deux semaines tout inclue, le tourisme durable ne pourra pas progresser. On a besoin d’une plus grande sensibilisation auprès des consommateurs. Les hôteliers commencent à adopter des pratiques plus écologiques, mais nous sommes encore loin d’une forme de tourisme équitable.

L’avenir du tourisme équitable passe par le client. Celui-ci doit demander ce type de produit et tant que les gros joueurs ne se sentent pas menacés, le tourisme équitable demeurera une pratique réservée à un petit segment et spécifique. Anne Godbout ne voit pas de grands bouleversements dans la pratique du tourisme équitable à court ou moyen terme mais demeure confiante que c’est la voie du futur qui sera la plus solide.